Walt Disney Productions

De Medfilm



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Les films utilitaires de Walt Disney

Walt Disney est un nom qui parle à l’imaginaire collectif. À l’évocation de ce nom, certains pensent à la pléiade de dessins animés qui ont bien souvent bercé leur enfance ; d’autres aux parcs d’attractions ou bien à l’homme lui-même qui, parti de rien, a réussi à créer un véritable empire.
Mais l’entreprise Disney comporte d’autres facettes beaucoup plus méconnues, telles que sa contribution à l’effort de guerre entre 1939-1945 ou la réalisation de films médico-sanitaires destinés tant à l’éducation des jeunes Américains que de populations étrangères. Cette courte présentation a pour but de lever le voile sur cette zone d’ombre et de faire le lien avec les différents films pédagogiques de Wlat Disney désormais disponibles sur Medfilm.

I. Les origines et le rôle de certains personnages :

Laugh-O-Grams Films. Ce nom n’évoque généralement rien, et pour cause : cette entreprise a survécu moins d’un an avant de faire faillite. Il s’agit pourtant du nom du tout premier studio ouvert par Walt Disney en mai 1922, à Kansas City dans le Missouri. 
Dès ses premiers cartoons (The Four Musicians of Bremen, Puss in Boots, Cinderella, etc.) commandités par un distributeur local, le jeune Walt met en place les prémices de ce qui sera la patte Disney : essais de nouvelles techniques et d’effets spéciaux, réutilisation de certaines scènes d’animation ou développement de personnages récurrents.

Tommy Tucker's Tooth

Mais son studio est très vite mis à mal financièrement par le distributeur qui n’honore pas le paiement promis (11 000 $). Tentant de faire face pour sauver sa société, Walt Disney accepte alors de réaliser un court-métrage commandé par un dentiste local, le Dr Thomas McCrum. Va alors naître ce qui est considéré comme le tout premier film pédagogique de Walt Disney, Tommy Tucker’s Tooth. Ce film mêle prises de vue réelles et animation, et démontre déjà la capacité de son créateur à mêler éducation et divertissement. (Le film plaît d'ailleurs tellement au dentiste qu’il demande 4 ans plus tard à Walt Disney de lui en tourner un second. Disney livre ainsi en 1926 le film Clara Cleans Her Teeth, dont le rôle principal est interprété par sa nièce, Marjorie Sewell.)

Cependant, le maigre revenu apporté par cette commande (500 $) ne permet pas de sauver le studio de la faillite. En 1923, Walt Disney met la clé sous la porte et part avec son ami et collaborateur, Ub Iwerks, pour Hollywood. C’est là que commence l’histoire des studios Walt Disney Productions.

Nés en 1923 de l’association de Walt et Roy Disney (d’abord sous le nom de Disney Brothers Studios), ces nouveaux studios doivent se faire une place dans cette industrie relativement nouvelle qu’est le cinéma d’animation.

Les États-Unis des années 1920 ont déjà leur vedette dans ce domaine depuis quelque temps : Felix the Cat (créé par Otto Messmer et Pat Sullivan en 1919). Afin de se rendre visibles et de se construire une certaine notoriété, les frères Disney, et Walt tout particulièrement, ressentent la nécessité d’avoir leur propre mascotte.
Après quelques vicissitudes, Mickey Mouse voit le jour en 1928 sous le trait de crayon de Walt Disney. D’abord muettes et en noir et blanc, ses aventures deviennent très vite populaires grâce à l’addition du son, puis de la couleur au début des années 1930. Felix the Cat ne prend pas ce virage moderne, ce qui est la cause de sa disparition : il laisse le champ libre à ce tout jeune Mickey qui devient alors l’égérie de toute une nation.

Cependant, le poids de cette notoriété va, à courte échéance, peser sur le caractère de la souris : à l’origine facétieux, voire instigateur de mauvaises actions, Mickey se voit "édulcoré" dès le milieu des années 1930, d’une part à cause de la pression des parents qui souhaitent que leurs enfants aient un modèle de bonne conduite et non un impertinent mal éduqué, et d’autre part par l’internationalisation de Mickey qui s’exporte un peu partout dans le monde. Mickey devient petit à petit sage, bien sous tous rapports. C’est d’ailleurs ce qui va lui porter préjudice dans cette période trouble que sont les années 1939-1945.

Au cours des années 1930, l’entourage de Mickey s’étoffe avec l’apparition de personnages au caractère plus marqué, comme Donald Duck ou Dingo. Dans un contexte mondial qui bascule, Mickey, gentil et presque niais, devient alors de plus en plus compliqué à mettre sur le devant de la scène. En outre, Walt Disney n'accepte pas de le transformer en un personnage de propagande, ni de l"'envoyer au front". C’est la raison pour laquelle c'est Donald Duck qui émerge comme vedette à partir de 1939.

Minnie infirmière

Selon le scénariste et critique Lewis Jacobs, cette émergence est intimement liée à la montée des gouvernements nationalistes et des conflits dans le monde car le tempérament du canard reflète mieux l'esprit violent de l'époque, le public étant lui-même en quête de personnages plus volontaires, plus forts, voire brutaux.

Tandis que des personnages comme Minnie participent à l'effort de guerre depuis le "pays" (que ce soit dans le film d’animation Out of the Frying Pan Into the Firing Line ou dans les affiches de propagande), Donald, tout au contraire, va voyager et vivre des aventures à l’étranger.

Sa popularité, comme celle de Bugs Bunny (Warner Bros), monte alors en flèche tandis que celle de Mickey Mouse décline. C’est ce qui explique l’absence quasi-totale de ce dernier dans le cinéma de propagande des années 1939 à 1945 : il ne cadre plus avec son époque.

II. Une histoire au milieu de l’Histoire :

C’est dans cette période que les Studios Disney prennent un tournant relativement méconnu mais auquel leur situation financière n’est pas étrangère. Pour produire Blanche-Neige, Walt Disney a pris un pari énorme en contractant de grosses dettes. Néanmoins, le pari s’avère gagnant puisque dès sa sortie en 1937, le succès est retentissant : les recettes permettent de renflouer les caisses, tout en maintenant le nombre des salariés qui était passé de 10 à 400 pour la conception du film.

Fort de cette réussite, Walt Disney engage de nouveau beaucoup d’argent : il inaugure en 1940 un studio de 18 hectares et embauche près de 1 600 employés. Cependant, les grands projets d’animation menés à cette époque, Pinocchio et Fantasia, sont des échecs. Les studios sont alors au bord de la banqueroute et une grève générale des employés en 1941 met l’entreprise encore plus à mal (ils accusent Walt Disney de les exploiter, de mal les payer et d’entretenir des inégalités entre salariés). Mais tout bascule le 7 décembre de la même année, avec l’attaque de la base navale de Pearl Harbor par les Japonais. L’armée américaine s’installe dès le lendemain dans les Studios Disney afin de contribuer à la défense de la Californie, au cas où l’aéroport Lockheed, tout proche des studios, serait la cible de bombardements ennemis.

Ce sont ainsi 700 militaires de la défense anti-aérienne qui viennent occuper pendant 8 mois les locaux, avec force véhicules et munitions (près de 3 millions de cartouches). Les studios de Burbank seront ainsi les seuls d’Hollywood à être occupés de la sorte pendant la guerre. Ils participent même, avec d’autres studios, à une vaste opération de camouflage, à la fois du matériel militaire environnant et de l’aéroport Lockheed (Operation Camouflage). Tout un faux paysage est mis en place, avec des décors peints et des éléments en relief ingénieusement fabriqués (arbres en fil de fer barbelé avec des plumes peintes en diverses tonalités de vert, voitures en caoutchouc, etc.)

L'armée américaine entrant dans les Studios Disney

Reconnaissant le potentiel de l’animation, le Navy Bureau of Aeronautics "réquisitionne" également Walt Disney en personne : il lui demande de produire, moyennant un contrat de 90 000 $ (un montant dérisoire), une vingtaine de courts-métrages de formation pour la marine et l’aviation. La production de films liés à l’effort de guerre, militaires ou gouvernementaux, finit par représenter 90 % de l’activité de Disney en 1943.

Ce rapprochement entre le gouvernement Roosevelt et les studios Disney n’est toutefois pas le premier. L’Office of Inter-American Affairs (OIAA) est déjà entré en relation avec Disney dès 1940 car, même si les États-Unis n’ont alors pas encore pris part à la guerre, ils surveillent et souhaitent juguler l’extension croissante de l’idéologie nazie en Amérique latine. (L'OIAA est une agence créée en août 1940 par le Conseil national de la Défense et destinée à promouvoir les liens économiques et commerciaux panaméricains durant les années 1940. Elle est dirigée par Nelson Rockefeller qui se dote très rapidement d’un département films destiné à gagner la sympathie des populations vivant en Amérique du sud.)
En effet, les puissances de l’Axe, fortes de leurs conquêtes européennes, commencent à vouloir disséminer leur idéologie, notamment en Amérique latine et du Sud. Vu que l’Angleterre connait depuis quelques années un affaiblissement croissant de son influence au Brésil, l’Allemagne en a profité pour y devenir un partenaire économique européen de premier ordre : ce pays constitue ainsi un bon point d’entrée pour répandre l'idéologie nazie.
Dans le même temps, les États-Unis entendent conserver leurs intérêts dans cette zone, voire les étendre, en profitant eux aussi de la faiblesse de l’Angleterre.

Le programme Lend-Lease (Prêt-Bail) de mars 1941 appuie ces intérêts. En effet, sous couvert d’aider les Alliés sans s’impliquer directement dans la guerre (et ainsi tenter de respecter les Neutrality Acts des années 1930), les États-Unis prêtent des fonds ou du matériel de guerre à bon nombre de pays en conflit, notamment l’Angleterre.
Cependant, les remboursements seront bien cher payés (l’Angleterre n’a fini de rembourser qu’en 2006) et des compensations tacites sont demandées, comme le retrait commercial implicite de l’Angleterre en Argentine, au profit des États-Unis. Mais surtout, afin de contrecarrer les plans de l’Allemagne sur le continent, l’OIAA procède à la mise en place de sanctions à l’encontre d’entreprises et/ou de dirigeants ouvertement favorables à la mouvance nazie (filiales d’IG Farben dans la région, Bayer au Brésil, maison d’édition Antonio Lehmann au Costa Rica, importateur de quincaillerie Casa Helda en Colombie, etc.) L’objectif est de saboter l’implantation à la fois idéologique et commerciale des puissances de l’Axe via leurs partenaires locaux. (Cependant, notons que cette Proclaimed List of Certains Blocked Nationals (PL) se trouve très vite controversée, même au sein de l’OIAA, car elle blackliste des citoyens sur le seul fait d’avoir des origines allemandes ou de la famille encore en Allemagne, sans chercher de raisons plus poussées. Nombre de Juifs ayant émigré pour fuir le nazisme seront ainsi inscrits sur cette liste et cela provoquera la ruine ou des stigmates sociaux sur la plupart de ces personnes, parmi lesquels Max Brill, juif allemand émigré en Équateur qui s’est retrouvé mis au ban de la société après son inscription sur la PL, vraisemblablement suite à une dénonciation calomnieuse. Il en est de même pour les entreprises, comme Brahma au Brésil qui a été blacklistée car une minorité de ses actionnaires étaient allemands. Le point le plus particulier est le fait qu’aux États-Unis mêmes, les sanctions ont été beaucoup moins importantes que celles qui ont été mises en œuvre en Amérique latine. Les entrepreneurs présents sur le sol américain avaient interdiction de commercer avec l’Allemagne ou ses alliés, mais pouvaient continuer leur activité sans souci, alors qu’en Amérique latine, ces personnes ont été exclues du monde des affaires, voire dépossédées de leur entreprise.)

Pour en revenir à Walt Disney, l’OIAA, en la personne de Rockefeller, le contacte dès 1940 par le biais de relations communes. En 1941, souhaitant mettre à profit son aura, l’agence lui demande de partir en tournée dans la zone sud-américaine. Walt Disney doit y tenir le rôle d'ambassadeur de bonne volonté ("a goodwill mission" comme l’appelle Rockefeller) auprès des gouvernements et des populations d’Argentine, du Brésil, d'Uruguay, du Pérou et du Chili.
L’objectif de cette tournée relève en fait d’une triple dimension :
- artistique : ce voyage permet à Walt Disney et à l’équipe de dessinateurs qu’il emmène, de s’immerger dans les diverses cultures d’Amérique du Sud et de rassembler des idées pour des courts-métrages.
- managérial : son absence éloigne Walt Disney de la grève de ses studios qu’il n’arrive pas à résoudre (son frère Roy parvient à un accord salarial en son absence).
- politique : Walt Disney et son équipe se présentent au nom des États-Unis, pour célébrer l’amitié des peuples sud- et nord-américains. Il endosse ainsi des responsabilités relatives à la diplomatie culturelle américaine en Amérique latine qui s’inscrivent officiellement dans la Good Neighbour policy mise en place par Roosevelt près d’une décennie plus tôt (1933). (Cette politique visait à réduire les interventions et donc l’ingérence nord-américaine dans les affaires intérieures des pays de la zone d’Amérique latine et du sud (par opposition à la doctrine Monroe de 1823 qui légitimait l’influence des États-Unis sur le continent sud-américain). Son but était de pacifier les relations tant politiques qu’économiques avec les pays de la zone et d’apporter plus de stabilité sur le continent.)

Mickey Mouse's Good Neighbor Page-December 1942

Grâce à la popularité que connaissait déjà Walt Disney dans ces pays, la tournée de six semaines (d’août à octobre 1941) est une réussite sur tous les plans. L’équipe, surnommée El Grupo par les Sud-Américains, revient de cette tournée avec une foule d’idées pour réaliser ou améliorer des films qui étaient en attente, et leur donner une tonalité latino-américaine.
Les fruits de ce séjour sont une compilation de courts-métrages appelée Saludos Amigos qui voit le jour en 1942. Elle permet aux studios de redresser un peu la barre financièrement puisqu’elle connaît un accueil positif aux États-Unis et surtout une brillante carrière cinématographique sur le continent sud-américain.
Un second opus, mêlant cette fois animations et prises de vues réelles, et intitulé Les Trois Caballeros, suivra en 1944. Il connaît le même succès puisque l’OIAA enregistre, en 1945, 8 000 projections par mois aux États-Unis, pour un total de 4 millions de spectateurs.
D’autres œuvres mineures (Au Sud de la Frontière avec Disney, 1942 ; Pluto et l’Armadillo, 1943 ; etc.) voient également le jour.

Article de presse sur Three Caballeros (magazine non cité, 1942)

III. Les personnages Disney et leurs contributions patriotiques :

Il est à souligner que c’est pendant cette période que la "carrière" de Donald prend deux directions différentes :
- d’un côté, il tient un rôle de propagande dans des courts-métrages nationaux où il joue souvent un soldat
- de l’autre, il endosse un rôle d’ambassadeur sous les traits d’un Américain moyen visitant les pays d'Amérique du Sud (un peu comme Walt Disney).

Dans Saludos Amigos, Donald est ainsi présent dans deux des quatre séquences du film dont l’histoire est celle d’un voyage touristique en Amérique du Sud : on y voit à la fois des scènes de vie, artistiques et musicales typiques, mais aussi une caricature du touriste américain.

L’internationalisation de Donald est d’ailleurs facilitée par le fait que, même dans sa langue natale, le canard est presque incompréhensible. Les animateurs, en développant fortement son langage corporel, ont habilement résolu le problème de la traduction (et de son coût) pour la sortie du film en Amérique du Sud. Comme l’écrit Theodore Strauss dans le New York Times en février 1943, Donald devient le meilleur vendeur du modèle de la société américaine ("ambassador-at-large, a salesman of the American Way").
Dans Les Trois Caballeros, Donald est même encore plus présent puisqu’il sert de fil conducteur à tout le film.

Donald, fil conducteur dans Three Caballeros

En parallèle, les autres personnages Disney sont également mis à contribution pour soutenir l’effort de guerre. Les supports et propos sont variés. On y retrouve :
- les insignes militaires dont la vocation principale est de remonter le moral des troupes (environ 500 en tout sont créés et distribués à près de 1 300 unités entre 1941 et 1945). Walt Disney injecte de ses deniers personnels dans son entreprise en déficit pour produire et distribuer une partie de ces insignes militaires. Ayant falsifié son âge pour pouvoir s’engager à la Croix-Rouge en 1918 et rejoindre son frère parti combattre en France, il est un fervent défenseur de l’utilité de l’effort de guerre pour le bien de la nation et le moral des troupes.
- les bons de guerre
- les affiches destinées aux civils dont les emplois ont un lien avec la guerre. Ces affiches vantent l’intérêt d’avoir une bonne nutrition afin de pouvoir être performant au travail. Elles sont créées à la demande du California War Council's Food and Nutrition Committee.

Mais c’est certainement dans la catégorie des dessins animés que la création est la plus prolifique car entre les commandes passées par la Navy, l’Army et le gouvernement, ce sont plus de 200 courts-métrages qui voient le jour entre 1941 et 1945. Ces films ont des durées très variables (certains ne dépassent pas 1 minute, d’autres excèdent l’heure) et abordent des thématiques diverses dont les objectifs peuvent toutefois se regrouper en 3 grandes catégories :

1. des films très techniques portant sur l’aviation, la mécanique des véhicules, etc. On peut citer par exemple :

  • Four Methods of Flush Riveting (1942)
  • Approaches and Landing (1942)
  • Ice Formation on Aircraft (1943)
  • Howitzer, 105mm M2A1 and Carriage M2, Principles of Operation (1944)
  • Air Brakes, Principles of Operation (1944)

2. des films d’instruction ou de formation à destination des soldats, qui expliquent aussi bien les raisons de la guerre que les différentes techniques utiles au combat. Les principaux sont :

  • La série des Why we fight (1942)
  • Anti-Tank Rifle/Stop that Tank! (1942)
  • Fundamental Fixed Gunnery Approaches (1943)
  • Camouflage (1944)


3. des films à destination du grand public, de type propagande, où l’on incite par exemple la population à payer ses impôts ou bien à conserver les huiles de friture qui vont permettre de produire des munitions. Dans cette catégorie, les films mettent en scène des personnages connus tels que Minnie ou une nouvelle fois Donald, comme dans :

  • The New Spirit (1942)
  • Out of the Frying Pan into the Firing Line (1942)
  • Food will win the War (1942)


Les studios Disney reçoivent également en 1941 une commande du National Film Board of Canada pour quatre films eux aussi destinés au grand public pour l’inciter à participer à l’effort de guerre :

  • The Thrifty Pig (1941)
  • Seven Wise Dwarfs (1941)
  • Donald’s Decision (1942)
  • All Together (1942)


De son propre chef, Disney produira également des films de propagande populaires pointant le nazisme du doigt soit métaphoriquement, soit directement. Les plus connus sont :

  • Der Fuerher’s Face (1943) / Education for Death (1943)
  • Victory Through Air Power (1943)
  • Chicken Little (1943)


Étant donné leur aura, certains personnages apparaissent même dans des films qui ne sont pas produits directement par Disney, mais par l’armée ou les instances gouvernementales (exemple : Insomnia).
La conséquence de cette participation massive à l’effort de guerre est que le nom de Disney devient synonyme de patriotisme aux États-Unis (il l'est d'ailleurs encore de nos jours). Pour les studios, le travail aura été intense : pendant une partie de l’année 1942, pour pouvoir répondre au planning serré mis en place pour répondre aux demandes de la Navy, les équipes travaillent 18 heures par jour, 6 jours sur 7. (Il n'est pas possible d'en faire plus car il faut laisser refroidir certaines machines.)

Magazine Life, 1943

Mais même si la motivation profonde de Walt Disney pour produire ces films est le patriotisme, les considérations financières y tiennent aussi une petite part. En effet, il ne faut pas oublier que la production cinématographique américaine s’est écroulée à cette époque, notamment en raison de la fermeture des marchés européens pendant la guerre. Les studios Disney en sont profondément affectés puisque ces marchés représentaient près de la moitié de leurs recettes. La guerre n’a ainsi fait qu’aggraver les problèmes financiers de l’entreprise. (Entre les frais générés par la construction des locaux de Burbank, la grève des employés et la perte de revenus liée à la guerre en Europe, la dette des studios Disney atteint 4,5 millions de dollars en 1941.)
Tout apport financier venant de l’armée ou du gouvernement, aussi maigre soit-il, est donc le bienvenu. Ainsi, les 90 000 $ octroyés par la Navy pour une commande de 77 films fin 1941 permettent aux frères Disney de maintenir les salaires et de faire fonctionner une partie des bâtiments.
Mais au final, les studios Disney ne font aucun profit : ils sortent de la guerre aussi endettés qu’au début.

IV. Une dimension latino-américaine qui prend de l’ampleur :

Une autre part contextuelle majeure dans les années 1940 réside dans la préoccupation grandissante des États-Unis par rapport aux populations latino-américaines. En plus de la nécessité de pacifier les relations avec cette région (cf. supra), c’est une double dimension supplémentaire qui entre en jeu.

Il s'agit tout d’abord d'une dimension liée à l’immigration. À partir de 1939, même si les États-Unis ne sont pas encore en guerre, l'industrie de l'armement commence à offrir aux travailleurs agricoles américains du sud-ouest des postes mieux payés.
Il devient alors plus difficile pour les propriétaires agricoles de trouver des saisonniers. Pour cette raison, ils demandent au gouvernement de pouvoir faire appel à la main-d'œuvre mexicaine. Ils se heurtent cependant à une opposition ferme, le gouvernement considérant cette pénurie de bras comme infondée.

Mais l’attaque de Pearl Harbor change la donne. En 1942, le programme Bracero (un mot dérivé de l’espagnol brazo, qui signifie "bras") est instauré entre les gouvernements mexicain et américain. Son but : formaliser le transfert légal de travailleurs mexicains pour pallier le manque de main-d’œuvre grandissant dans le secteur agricole. Ceux-ci sont introduits sur le marché du travail américain avec un permis de séjour à durée contractuelle.
Sur toute la période de l’accord (1942 - 1964), les États-Unis enregistrent un total de 4,5 millions de braceros qui entrent légalement dans le pays. Mais en parallèle, un nombre au moins égal de Mexicains qui ne remplissent pas les conditions pour immigrer légalement y entrent illégalement.

En théorie, l'accord entre les deux gouvernements prévoit de protéger les travailleurs mexicains de toute discrimination aux États-Unis, et de leur assurer des conditions de travail honnêtes. C’est pour cette raison que le Texas, jugé trop intolérant et raciste, est écarté dans un premier temps (les cinq premières années).
Mais en pratique, la situation est tout autre car le gouvernement n’effectue aucun contrôle sur place : les travailleurs émigrés, uniquement des hommes qui ont dû laisser femme et enfants au pays, se retrouvent à effectuer les tâches les plus pénibles pour des salaires inférieurs aux pratiques normales.

Ils pâtissent aussi d’une ségrégation omniprésente qui les tient à l’écart de certains lieux (restaurants, théâtres, etc.) Quant à leurs conditions de logement, elles sont très mauvaises : ils sont bien souvent entassés dans des baraquements en métal, vétustes et sans eau courante.
La situation est encore pire pour les travailleurs illégaux puisqu’il est facile de faire planer sur eux la menace d’une dénonciation aux autorités migratoires. Ils se retrouvent ainsi dans les situations les plus vulnérables et sont victimes de nombreux abus (salaires impayés, loyers énormes, etc.).

Dans les deux cas, les conditions de vie sont insalubres car les équipements de base nécessaires au respect des règles d’hygiène et de propreté ne leur sont pas fournis. Les cas de dysenterie, de rachitisme et de typhoïde se multiplient. De même, la promiscuité dans les baraquements est à l'origine de la propagation très rapide de maladies respiratoires, en particulier la tuberculose.

La seconde dimension de ce contexte se situe cette fois dans les pays d’Amérique du Sud. Comme mentionné dans les archives de l’OIAA, une division Santé et Hygiène publique (Health and Sanitation Division) est créée le 2 avril 1942 afin de mettre en place des mesures d’hygiène spécifiques dans certains des pays latino-américains avec lesquels les États-Unis entretiennent des liens très rapprochés. Ce programme repose sur le besoin :
1. de conditions d’hygiène et de santé correctes pour les forces américaines présentes dans les pays situés en zone tropicale (Panama, Brésil et Nicaragua notamment) ;
2. d’une prévention des maladies qui pourraient affecter les travailleurs latino-américains qui produisent des matériaux nécessaires à la guerre (caoutchouc, etc.) ;
3. d’une mise en place de meilleures conditions d’hygiène et de santé publique dans la région, en ligne avec le programme de l’OIAA d’amélioration de la santé en général.
Par conséquent, à partir de 1942, l’utilité de diffuser des messages d’hygiène simples et efficaces est double : ils doivent servir à la fois sur le territoire américain et sur toute la région sud-américaine. Faute d’améliorer les conditions de vie des populations locales ou émigrées, les autorités veulent au moins rappeler et diffuser les règles basiques d’hygiène afin d’endiguer la propagation des maladies.
Là encore, le gouvernement américain reconnaît le pouvoir de l’animation : il décide donc de commander des films pédagogiques à Walt Disney. Quelques petites productions isolées avaient été réalisées par le passé mais en 1943, avec l’encouragement du gouvernement et en concertation avec celui-ci, Disney inaugure un programme pédagogique qui va perdurer pendant plusieurs années.
Ces films sont initialement destinés aux populations rurales latino-américaines ou émigrées, mais ils sont également conçus pour être adaptés ailleurs dans le monde. La connaissance des pays latino-américains acquise par Walt Disney en 1941 lui permet d’adapter le ton mais surtout les couleurs de ces films.
En Amérique du Sud comme aux États-Unis, les films pédagogiques circulent de village en village. On y apprend à vivre selon les règles d’hygiène américaine et à être vigilant sur ses conditions de vie. De "L’Eau : amie ou ennemie" (Water, Friend or Enemy - 1943) à "La Propreté est source de santé" (Cleanliness brings Health - 1945), en passant par "Le Fléau ailé" (The Winged Scourge - 1943), Walt Disney met en place un programme pédagogique d’une grande efficacité alors même qu’il ne souhaite pas devenir une référence en la matière. Il considère en effet que son rôle premier doit rester le divertissement.

Malheureusement, entre ces réalisations éducatives et les films de propagande, les stéréotypes raciaux s’ancrent peu à peu dans les mentalités. De manière générale, on représente :
- les Japonais comme des idiots barbares (dans le style de Use_your_head, dessiné par un ancien collaborateur des studiod Disney) ;
- les Allemands comme des êtres apparemment civilisés mais en réalité sournois et violents  ;
- les Latinos-Américains comme des analphabètes, incultes et sales.

En 1944, le dénouement de la guerre étant plus ou moins proche, les studios Walt Disney s’éloignent tout doucement de la propagande militaire pour se concentrer sur ces courts-métrages de prévention et d’information.
C’est à ce moment-là que des films comme Tuberculosis, What is Disease, Insects as Carriers of Disease ou Cleanliness brings Health voient le jour sous la thématique Health for the Americas. Tous sont commandés par le United States Information Service (U.S.I.S - agence chargée de mener à bien la diplomatie publique américaine, ainsi que des programmes d’échange dans le monde), de même que d’autres relevant de thèmes plus ou moins similaires (Cuidado y Alimentación infantil, El Cuerpo Humano).

L’aspect simple et dépouillé de ces films sanitaires peut déconcerter quand on les compare aux grandes productions cinématographiques Disney de l’époque mais il faut rappeler que le studio avait amorcé une diversification pendant les années de guerre, afin de se positionner comme un studio capable de produire aussi bien des films de divertissement pour le cinéma que des films pédagogiques ou utilitaires.
Le style austère de ces derniers a l’avantage incontestable d’être moins onéreux (une considération importante vu les minces budgets alloués). Il cache aussi une raison plus profonde : il avait été expressément demandé à Walt Disney de réaliser ces films dans des designs aussi simples et directs que possible. Il avait par le passé réalisé quelques films éducatifs plus élaborés et incluant une touche de divertissement mais les agences gouvernementales l’avaient dissuadé de continuer dans cette voie. Pour elles, un style simple, dépouillé de toute frivolité ferait mieux passer le message pédagogique.

Ce sont donc en tout 15 films de ce type qui voient le jour entre 1943 et 1946 :

Le personnage de Ramon

- The Grain That Built A Hemisphere, 1943
- Water, Friend or Enemy, 1943
- Defense Against Invasion, 1943
- The Winged Scourge (anglais + espagnol), 1943
- The Amazon Awakens, 1944
- Infant Care (anglais + espagnol), 1945
- Hookworm, 1945
- Cleanliness Brings Health, 1945
- How Disease Travels, 1945
- Insects as Carriers of Disease (anglais + espagnol), 1945
- The Human Body (anglais + espagnol), 1945
- The Unseen Enemy / What Is Disease (anglais + espagnol), 1945
- Tuberculosis (anglais + espagnol), 1945
- Environmental Sanitation, 1946
- Planning for Good Eating, 1946

Tuberculosis est très certainement l’un des films dont le graphisme est le plus épuré, ce qui n’enlève rien à l’attention et au soin portés aux dessins et aux détails.
What is disease et Insects as Carriers of Disease conservent quant à eux une part de la patte Disney, en particulier en ce qui concerne la musique (cf la pluie qui tombe sur la maison dans What is disease).

Dans ces films, le ton employé reflète la pensée de l’époque : il est paternaliste, voire infantilisant, et développe des idées dans des termes d’une simplicité plus que basique. Tout le monde, même les moins instruits, doit pouvoir comprendre.
En faisant une étude comparative de certains de ces films, on constate que :
- What is disease : la version espagnole est plus infantilisante que la version anglaise (le mot "paludisme" est cité dans la version anglaise alors que la version espagnole se cantonne au terme générique de "maladie"). Le personnage y est appelé Ramón alors que dans la version anglaise il ne porte pas de nom. Et le narrateur tutoie le personnage principal alors qu'il vouvoie le médecin... et la mouche !
- Cuidado y alimentación infantil : le film est en espagnol, mais les enfants y ont tous des prénoms anglophones, ce qui sous-entend qu’il est plutôt destiné aux populations émigrées. Les clichés portent sur les vêtements, la nourriture (papaye, melon) et sur la famille nombreuse.
- El cuerpo humano : ce film reprend beaucoup d’éléments présents dans d’autres films. Ainsi, l’homme avec sa binette qui cultive du maïs fait penser à celui de What is Disease (la musculature en plus…). Sa maison y est d’ailleurs identique, de même que la scène de l’ajout de la fenêtre. Quant à la démonstration du fonctionnement des poumons, elle est identique à celle de Tuberculosis. Les clichés sont aussi nombreux, tel le fait que le protagoniste mange trop souvent des frijoles. Il est par ailleurs intéressant de noter que même si le film prône au tout début un message de diversité, la représentation de l’homme moyen est celle d’un caucasien, jeune et musclé.
- Insects as carriers of disease  : on retrouve le personnage de Ramón qui apparaît dans What is disease. Le discours y est sensiblement le même.
Ce personnage de Ramón, communément appelé dans les versions anglaises Careless Charlie se retrouve également dans Cleanliness Brings Health, How Disease Travels et Planning for Good Eating.
- Tuberculosis : on y retrouve beaucoup de scènes de What is disease : la chambre où tous dorment ensemble alors qu’un enfant est malade ; le lait qui bout comme l’eau ; etc. Les légumes donnés en exemple sont les mêmes que ceux de Cuidado y alimentación infantil.
Dans la plupart des cas, on constate un recyclage de scènes clés (la réutilisation de la scène du lavage de mains est quasi systématique) ou du procédé visuel (utilisation du pinceau pour faire apparaître/disparaître des éléments). Idem, les points de préoccupation se recoupent très souvent : mouches et moustiques à annihiler, eau à faire bouillir, etc.
Le maïs est omniprésent, certainement en lien avec un dessin animé précédent : The Grain that Built a Hemisphere (1943). Ce film reprend lui-même des scènes de plusieurs films comme Farmyard Symphony (1938), Out of the Frying Pan into the Firing Line (1942) et même Bambi (1942).

Tous ces films d’animation peuvent être comparés aux films de prévention de la tuberculose réalisé par Edgar Ulmer à la même époque et adaptés à des groupes de population différents : Another_to_conquer (1941) pour les populations Navajo, Let_my_people_live (1938) pour la population noire, Cloud_in_the_sky / Nube_en_el_cielo (1940) pour les hispanophones. Dans tous les cas, les clichés sont omniprésents et les explications assez basiques.

V. La filiale des films pédagogiques Disney :

Au sortir de la guerre, Walt Disney inaugure finalement un département consacré aux films éducatifs dans une volonté de contribuer à bâtir un monde propre et fertile. Carl Nater, qui était déjà coordinateur de production des films pédagogiques militaires pendant la guerre, est nommé à la tête de cette division en 1945 (il y restera pendant plus de 20 ans).
Mais sous l’apparence d’une approche scientifique et factuelle, Walt Disney forge, ou du moins se conforme, au carcan puritain et hygiéniste de l’Amérique d’après-guerre.

On peut ainsi citer The Story of Menstruation (1946) qui présente une vision très traditionnelle des jeunes filles et explique le principe de la menstruation d’une manière très "princesse" puisque, par exemple, les pertes y sont blanches et non rouges. Le graphisme fait penser à celui de Cendrillon dont la production est officiellement reprise la même année.
Ce film, sponsorisé par la marque Kotex (Cello-Cotton Company, aujourd’hui Kimberly-Clark), est diffusé dans les écoles pendant près de 20 ans auprès de 105 millions de jeunes Américains. Dès sa sortie, le fim reçoit le Good Housekeeping Seal of Approval (approbation officielle d’un magazine féminin renommé aux États-Unis), ce qui explique très probablement sa longévité.
C'est l'un des premiers films publicitaires sponsorisés à être distribué dans les écoles. Un livret intitulé Very Personally Yours et comprenant des encarts publicitaires pour les produits de la marque Kotex, est fourni aux instituteurs et aux élèves. Il déconseille notamment l'usage des tampons hygiéniques, produits vendus principalement sous la marque Tampax par la société concurrente, Procter & Gamble.
Pour s’assurer de l’exactitude des propos, un gynécologue, Mason Hohn, est engagé comme consultant. Il donne du crédit au film afin que les médecins et infirmières scolaires approuvent sa diffusion. Son implication contribue à accentuer l’aspect biologique du film, plus que son aspect marketing.
D’autres courts-métrages, aussi appelés shorts, vont suivre la même année tels que Treasure from the Sea (Dow Chemical Company, sur le thème du magnésium) ou Bathing Time for Baby (Johnson & Johnson).
Un autre dessin animé, How to Catch a Cold (sponsorisé par Kleenex, qui appartient également à la Cello-Cotton Company), connaît le même succès pédagogique puisqu’après sa première diffusion en 1951, il est présenté de nombreuses années durant dans les écoles américaines.

Mais au bout du compte, la production des films pédagogiques s’avère peu rentable car les écoles se prêtent les bobines sans passer par le studio pour éviter de payer la location des films. Et surtout, cette production passe au second plan. En conséquence, Disney cesse de faire dans l’éducatif au tournant des années 1950 et réinvestit peu à peu le monde des princesses et des contes.

Loin du milieu scolaire, l’expérience pédagogique se poursuit néanmoins à la télévision en 1955 et 1956 via une série de courts-métrages, I’m no fool, diffusée pendant le Mickey Mouse Club. Jiminy Cricket y joue au maître d’école bienveillant qui apprend aux téléspectateurs à se comporter dans la rue, en voiture, dans l’eau, etc. Cette série dénote la volonté de Walt Disney de continuer à produire du divertissement à valeur ajoutée, sans pour autant revendiquer une réelle mission culturelle ou éducative. D’autres séries comme les You… (1956-1962) ou les Walt Disney presents… (1958-1961, présentés par Walt Disney lui-même) perdurent pendant plusieurs années.
C’est aussi dans cet état d’esprit que Walt Disney continue de proposer des extraits de ses films ou épisodes télévisuels aux écoles américaines jusqu’au milieu des années 1960. Quelques courts-métrages comme Donald’s Fire Survival Plan (1966) sont d’ailleurs produits uniquement à destination des établissements scolaires.

Après la disparition de Walt Disney en 1966, ses héritiers (sa veuve et ses deux filles) reprennent la direction des studios et décident en 1969 de faire renaître les productions éducatives en créant une entreprise qui leur sera spécialement dédiée : la Walt Disney Educational Materials Co. Celle-ci change une première fois de nom à la fin des années 1970 (Walt Disney Educational Media Co.) avant de prendre en 1987 son nom actuel de Disney Educational Productions.
Carl Nater devient président de cette « nouvelle » division : son chiffre annuel est à l’époque d’environ 1 million de dollars grâce à la vente et à la location de films aux écoles, mais une volonté d’expansion se fait vite sentir.
Une filiale indépendante, WDEMCO, est donc créée afin de proposer un catalogue plus varié sur des sujets très divers. C’est cette variété qui, à partir de 1973, va permettre à la filiale d’engranger plus de 10 millions de dollars par an.
Les courts-métrages ainsi produits seront aussi bien animés que réalisés en prises de vues réelles. Cette dernière catégorie est la plus fournie car ce type de courts-métrages s’avère bien moins cher à produire.
La gamme des thèmes abordés va de la santé (méfaits du tabac, intérêt du sport, fonctionnement de certains organes, etc.), aux explications scientifiques sur l’atome ou l’espace, en passant par des portraits de grands personnages tels que Léonard de Vinci.
Plusieurs séries avec différentes thématiques voient le jour parmi lesquelles on peut citer :
- Upjohn’s Triangle of Health (1968-1979) : Upjohn est une entreprise pharmaceutique. Elle commande à Disney des dessins animés expliquant que la santé passe par l’équilibre
- What should I do (1969-1970) : explique les réactions à adopter face à certaines situations
- A Lesson (1978-1981) donne des leçons de savoir-vivre en vantant les mérites de l’honnêteté, de la recherche de compromis, etc.

Beaucoup de ces films éducatifs sont l’œuvre de Pers:Les_Clark, fidèle parmi les fidèles des studios Disney puisqu’il y a fait toute sa carrière, depuis quasiment les débuts du studio (salarié de 1927 à 1975, il a travaillé aussi bien sur les Alice Comedies que sur des longs-métrages comme La Belle au Bois Dormant).
Du début des années 1960 jusqu’à son départ en retraite, il réalise un grand nombre de dessins animés éducatifs (la série des I’m No Fool et des Upjohn’s, Family Planning, etc.)
C’est d’ailleurs à Les Clark que nous devons un dessin animé qui sort complètement du lot tant par le thème que par le graphisme : VD_Attack_Plan (1973).

Ce petit "ovni", complètement en dehors des standards habituels de Disney, traite des deux principales maladies vénériennes qui posent encore problème à l’époque aux États-Unis : la syphilis et la gonorrhée. Une thématique très peu Disney s’il en est…
Au milieu des années 70, la révolution sexuelle bat son plein. Mais cette liberté sexuelle apportée notamment par la pilule, entraîne des conséquences. De 1965 à 1975, les cas de gonorrhée triplent aux États-Unis, pour passer à plus de 1 million de cas par an.
Un article du Time du 27 juillet 1970 titre d’ailleurs dans sa partie médecine : VD : a National Emergency (Maladies vénériennes : une urgence nationale).

L’année 1972 voit émerger plusieurs productions audiovisuelles affichant une mise en garde contre les maladies vénériennes, comme :
- VD du réalisateur Richard Leacock (documentaire)
- Summer of ’63 de Sid Davis (film)
- VD Blues, une émission spéciale d’une heure diffusée sur PBS (présentée par Dick Cavett) qui remporte un Emmy Award dans sa catégorie. Elle traite des dangers des maladies vénériennes sous forme de sketches. Un second opus est même lancé en 1973 dans lequel Dick Cavett brandit une lunette de toilettes en s’écriant "vous n’attraperez pas de maladies vénérienne avec ça !" (You won’t get VD from one of these !).

Inspirée par cette mouvance, la directrice de la Walt Disney Educational Media Company de l’époque, Donna George (PhD), décide de se lancer sur un thème quasi inexploré chez Disney : celui des maladies vénériennes. Ces maladies font en effet rage dans les lycées à ce moment-là et beaucoup de professeurs en éducation à la santé à travers tout le pays recherchent désespérément des supports audiovisuels qui permettraient de réellement faire passer un message de prévention auprès des élèves.
Comme le rappelle Charles Grizzle dans une interview de 1999, Donna George sentait que Disney pourrait répondre à ce besoin. C'est de là qu'est né VD_Attack_Plan. Le projet est toutefois mal reçu au sein de Disney, notamment par la vieille garde. Au niveau de la direction, Ron Miller (gendre de Walt Disney), Donn Tatum et Card Walker (présidents de la société) craignent que le fait d’aborder des sujets sexuels ne soit mal accueilli par la presse et que cela ne vienne impacter les entrées des grandes productions cinématographiques. Donna George leur répond en ces termes : "Nous n’allons pas parler de sexe ; nous allons parler de santé, d’un problème de santé très sérieux" (We’re not dealing with sex ; we’re dealing with health, a very serious health issue.)
Carte blanche est donnée pour la conception du court-métrage mais un silence absolu sur le sujet est exigé des employés. À sa sortie en 1973, VD_Attack_Plan est reçu de façon très positive par les enseignants qui l’utilisent pendant plusieurs années dans les cours d’éducation sexuelle des lycées ou universités. Mais même avec ce "succès", Disney restera toujours discret sur l’existence de ce film au niveau du grand public.

Outre le thème abordé, ce court-métrage en 16mm est très particulier par bien des aspects :
- le titre du film est à double sens : il peut être pris comme le plan d’attaque des maladies vénériennes ou le plan d’attaque contre les maladies vénériennes.
- le graphisme : simple mais soigné, avec une palette de couleurs limitées. Les humains sont représentés par des lignes anguleuses qui permettent de reconnaître aisément de quel genre on parle tout en le "désexualisant". Le format même du dessin animé permet de toucher les adolescents pendant longtemps sans risque d’obsolescence car même s’il a une petite patte années 70, le fait qu’il s’agisse de personnages animés réduit le risque de paraître démodé ou hors de son temps.

Le personnage du "sergent" dans VD Attack Plan

- le personnage principal est l’agent infectieux lui-même (avec la voix de Keenan Wynn, acteur que l’on retrouve dans d’autres films Disney comme The Absent-Minded Professor de 1961 ou Herbie Rides Again de 1974). Il porte un casque à pointe similaire à ceux des Allemands pendant la Première Guerre mondiale.
- les émotions sont présentées comme des personnages (Peur, Honte et Ignorance).
- il contient des insertions de photos de chancres syphilitiques.
- il est tourné comme un film de guerre alors qu’il est destiné à des civils. Cela rend son vocabulaire presque intemporel. Cette stratégie était risquée car les adolescents ne partagent généralement pas les mêmes vues que leurs parents concernant l’autorité militaire (les États-Unis étaient encore engagés dans la guerre du Vietnam au moment de la sortie du dessin animé.)
- le port des bérets des troupes G et S ressemble à s’y méprendre à celui des Black Panthers : qu’en penser puisque ces troupes sont celles des microbes à éradiquer ?
- l’humour y est très noir, voire cynique, ce qui est un contre-pied total au genre de films produits sur ce sujet. Le but est que ce message passe mieux auprès du type de public visé que les habituelles scènes moralisatrices des autres films du genre. On peut le rapprocher sur ce point d’un petit film de Disney de 1943, Defense against Invasion, qui emploie lui aussi un ton métaphorique mi-comique, mi-agressif pour traiter du sujet de la maladie.

Schéma évoquant la transmission de la syphilis lors de relations homosexuelles

- il parle de same-sex contact (contact entre personnes du même sexe) ce qui est très novateur pour l’époque.
- il évoque aussi de manière explicite les relations sexuelles en superposant la silhouette de l’homme et de la femme.
- le discours utilise de l’argot (clap, syph).
- alors que d’autres films de l’époque associent les maladies vénériennes à certains types d’individus (par exemple les prostituées dans Summer of ’63), VD_Attack_Plan explique que la gonorrhée et la syphilis frappent sans discernement, et peuvent donc potentiellement toucher tout le monde. Il est d'ailleurs fait référence à toutes les couleurs de peau des êtres humains.
- l’usage du préservatif est évoqué comme moyen de prévention alors que les autres films éducatifs de l’époque mettent quasi-exclusivement en avant l’abstinence. Les établissements scolaires refusent en effet de diffuser les films évoquant la pilule ou le préservatif car ils pensent que cela aurait pour conséquence d’encourager les adolescents à avoir des relations sexuelles.
D’ailleurs, afin d’éviter que les associations parentales ou religieuses ne s’insurgent contre le film, celui-ci a longtemps été projeté en deux versions selon les lieux : une version destinée aux lycéens, courte et débarrassée de la mention du préservatif, et une version complète destinée aux jeunes adultes (universités) ou aux militaires.

Le film n’a toutefois pas eu la longévité de The Story of Menstruation car la syphilis et la gonorrhée se sont très vite trouvées dépassées par le Sida ou l’herpès, maladies incurables.

Bien que ce thème ait très peu été évoqué par Disney, les studios avaient tout de même déjà sorti un film destiné aux soldats en 1944 évoquant le problème des maladies vénériennes sous le titre A few quick facts #7 mais il n’en reste que peu de traces. (Il est extrêmement difficile de savoir s'il est toujours classifié.)
La même année (1944), une courte BD (parue dans le magazine Look, bimensuel américain à fort tirage, mois d’avril) met également en scène Mickey qui doit se faire traiter contre la gonorrhée (à noter : le dessin n°23 !)

Conclusion

En définitive, on constate que c’est un contexte multiple qui est à l’origine de de la production de films médicaux pédagogiques par les studios Disney à partir des années 1940.
À l’évidence, l’histoire de Disney et de ses productions a marqué la seconde partie du XXe siècle de bien des façons, tant par son implication patriotique que par sa volonté éducative. Même si, au fil des années, les messages se sont trouvés de plus en plus galvaudés par la bienséance et le puritanisme inhérent à la société américaine, il n’en reste pas moins que ces productions témoignent de leur époque et des façons dont on souhaitait éduquer les adultes, américains ou non, et leurs enfants.

Quant à la portée réelle de ces films, elle est difficile à évaluer. On retrouve trace d’une expérience menée par Ken Pickering en 1951 et 1953 en Ouganda et au Ghana où des films comme Hookworm ou The Winged Scourge ont été diffusés à des populations illettrées. En Ouganda, ces diffusions ont été accompagnées d’explications sur la maladie et sur les moyens de la combattre qui sont énoncés dans le film. Cela n’a en revanche pas été le cas au Ghana où les films ont été diffusés sans environnement explicatif. Dans le rapport de conclusion de 1955, il s'avère que le message de prévention a été clairement compris et assimilé par les populations "testées" en Ouganda, alors qu’il s’est trouvé complètement galvaudé au Ghana. Ken Pickering en conclut que si les films sanitaires Disney sont soigneusement encadrés et expliqués, ils peuvent être d’une aide non négligeable dans le combat des maladies en Afrique.

Qu’en est-il au niveau des populations lettrées d’Amérique ? Il semble qu’il y ait peu de place au doute. Pourtant un film comme The Story of Menstruation a bien ancré pendant plus de 20 ans dans l’esprit des jeunes filles une image réductrice d’elles-mêmes, de leur corps et de leur sexualité. Est-ce que la façon dont est abordé le film est un reflet des attitudes culturelles de l’époque, ou ces habitudes culturelles ont-elles perduré à cause de ce film, cela est difficile à dire. Mais ce qui est sûr, c’est que les films pédagogiques Disney ont bel et bien marqué leur époque : reste à savoir quel en est l’héritage actuel.


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