Syphilis - Cours complet

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La proposition de cours qui suit est complétée par trois types de documents différents associés à la page :

  • un argument général du cours, explicitant les enjeux et les partis pris théoriques qui gouvernent la proposition d’enseignement
  • un plan du cours, présenté sous forme de tableau, dans lequel la suite des diapositives est présentée en vis-à-vis des commentaires qui les accompagnent ("Contraception moderne - Plan du cours"),
  • Séance 1 et Séance 2


Enjeux et arguments généraux du cours

L’enjeu général du cours est de proposer via le film, une lecture située et critique des sciences et des technologies, c’est-à-dire de permettre aux étudiants d’appréhender, de décrire puis de problématiser certaines relations qu’impliquent la production et l’usage de nouvelles technologies et de nouvelles connaissances. Le film nous sert de support, car c’est un médium particulièrement approprié pour nous rendre attentifs à la manière dont nos regards sont construits (sur l’utilité spécifique du film dans l’enseignement des humanités scientifiques, nous renvoyons à la présentation générale des kits pédagogiques).

Plus spécifiquement, les travaux dirigés de SHS - dans le cadre desquels ces cours ont été délivrés - ont pour objectif de stimuler la réflexion des candidats se présentant aux concours des professions de santé - médecine, pharmacie, études de sages-femmes ou de kinésithérapie, - relativement aux enjeux complexes qui sont liés aux questions de santé et de leurs futures pratiques professionnelles.

Plus particulièrement, ce cours qui s’appuie sur un film de propagande sanitaire mobilise un objet - une maladie, la syphilis - dont l’analyse située, par le film, nous permet de saisir les multiples dimensions - « sociales », politiques, morales, scientifiques, etc. - que cette dernière suppose et implique d’emblée. Toute l’analyse consiste à permettre à l’étudiant de comprendre et d’expliquer qu’une maladie n’existe pas en dehors de son “contexte” et que donc cette dernière varie et se transforme avec ce dernier et réciproquement. Nous ne considérons donc pas la maladie comme un élément dissociable des liens de natures multiples qui conditionnent et informent historiquement ses modalités d’existence.

Quatre grandes lignes de lectures, comme autant de questions suggérées par le film, structurent l’argument du cours :

  1. Qu’est-ce que la syphilis ?
  2. Quel gouvernement de la population suppose sa prévention ?
  3. Quelle est l’histoire de la syphilis ? Comment produit-on un remède ?
  4. Quels sont les fonctions et/ou les effets produits par certaines versions de l’histoire de la médecine ?

1.Qu’est-ce que la syphilis ? De la réduction scientifique

Dans cette première partie, il convient d’expliciter “ce qu’est” la syphilis du point de vue de la médecine « moderne » contemporaine. En d’autres termes, nous expliquons la syphilis comme si nous ouvrions un manuel de médecine, comme si nous délivrions un enseignement classique de médecine, dédié à cette pathologie. Cette étape nous est utile pour au moins deux raisons :

- d’abord pour expliciter les savoirs positifs qui sont mobilisés dans le film et ainsi permettre aux étudiants d’en saisir les aspects les plus importants, - mais surtout pour déployer une base commune relative à l’état des lieux des savoirs médicaux sur ces questions, base qui pourra par la suite servir d’étalon comparatif pour faire voir ce qu’apporte de spécifique une lecture type sciences-humaines. Selon le public auquel l'enseignant s'adresse, le développement de ce point nous permet aussi de neutraliser une possible disqualification a priori dont les enseignements de SH pourraient pâtir en tant qu’ils peuvent être considérés comme secondaires et “inutiles”. L’exposition de la maitrise par l’enseignant de SH de ces savoirs positifs permet déjà de produire une légitimité à analyser les objets qui sont en jeu.

Nous profitons également de cette présentation “classique” pour d’emblée donner à voir l’importance de cette pathologie dans l’histoire humaine, en évoquant notamment les chiffres de mortalité qui sont attribués à son infection. Ceci nous permet de poser la question des modalités de lutte contre une épidémie d’une telle ampleur et ainsi de relever la dimension d’emblée sociale et politique de la lutte contre les épidémies puis, d’opérer une transition vers la présentation et la projection du film, puisque ce dernier est produit alors que des épidémies de syphilis engendrent des milliers de décès.

Puis nous présentons succinctement le film (date de production, condition de projection) et le projetons.

Nous avons privilégié une lecture du film qui rend compte de la réduction scientifique qui y est à l’œuvre. Par réduction scientifique, nous entendons deux choses : - d’une part, le fait que le mode d’existence de la syphilis est réduit à l’infection d’un corps humain par un micro-organisme - le tréponème pâle, - d’autre part, le fait qu’une constellation de comportements socialement dépréciés y soit interprétée - réduits encore une fois ici - comme une conséquence de cette infection.

L’enjeu de cette analyse est lui aussi également double : - non seulement elle nous permet de mettre en exergue tout ce qu’une telle vision de la genèse de la maladie néglige : les conditions sociales, et historiques précises qui font de la rencontre tréponème pâle - corps humain l’occasion du déclenchement d’une pathologie spécifique et qui rend cette dernière épidémique, ainsi qu’une conception très particulière du corps humain que cette vision suppose - d’autre part, cette analyse nous permet de considérer l’amalgame de morale, de valeurs et d’autorité, constitutif, dans ce film, des énoncés et des pratiques scientifiques et le pouvoir très particulier qui en découle.

2. Politiques de prévention : quel gouvernement des populations ?

Cette réduction scientifique explicitée et les limites de cette dernière éclairées par l’analyse et l’histoire, nous abordons le problème du type de gouvernement des populations spécifiques qui l’accompagne et qui est autorisé par cette vision de la maladie : un gouvernement orienté et légitimé par une vision réductrice de la maladie s’appuyant sur des savoirs et des professions spécialisés.

La vision des pratiques scientifiques développée dans le film - neutre, objective, moralement bonne et désintéressée -, outre qu’elle permet de légitimer la vision réductrice précédemment analysée, autorise et instaure la légitimité des médecins et des savoirs scientifico-médicaux à participer pleinement et à justifier le type particulier de prévention à l’œuvre - enquête sociale, dépistages - et à court-circuiter ainsi la dimension politique (discutable, non évidente, variable, construite) des choix nécessaires à son instauration.

Ici, il nous semble important d’insister sur les divers ressorts narratifs à l’œuvre dans le film - le péril économique et démographique, la rhétorique catastrophisme -, afin de saisir la manière dont l’imposition d’une politique sanitaire est justifiée. L’urgence, la nécessité postulée de devoir agir rapidement étant une autre manière de court-circuiter le temps de la réflexion. À partir de ces éléments, nous amorçons une réflexion sur l’entorse à la démocratie ou sur la démocratie tronquée qu’engendre et suppose cette manière de gouverner par la science : un gouvernement par l’expertise qui suppose donc a priori une inégalité des savoirs et des paroles légitimes.

3. Comment produit-on un remède ?

Dans le prolongement de la partie précédente, nous interrogeons la vision de la production de nouvelles connaissances et de nouvelles technologies dont le film fait la promotion : - une histoire d’un progrès inéluctable de la morale et de la condition humaine par la Science et la Technologie - une histoire de grandes figures, une histoire de génies solitaires, dévoués corps et âmes au progrès de la science et de son corollaire l’amélioration des conditions de vie de l’humanité toute entière.

Nous confrontons cette vision à d’autres récits portés par l’histoire de la médecine, afin de reconstituer les liens hétérogènes et multiples - universitaires, militaires et industriels notamment - les lieux et les collectifs qui ont participé à cette production. Ceci nous conduit à réenvisager de la même manière tout ce que suppose et implique la production de nouvelles technologies médicales - ici le Salvarsan et la Pénicilline - de transformations sociales, de la profession médicale, du rapport à la maladie.

La confrontation de ces histoires nous conduit à mettre en avant le caractère légendaire et quasi mythique de l’histoire présentée dans ce film - et que nous considérons comme exemplaires de nombreuses histoires de “découvertes” -. Nous en analysons les fonctions et les effets en nous arrêtant plus longuement sur le caractère problématique de ce que cette histoire oublie. Notamment, parmi des éléments qui furent historiquement nécessaires pour produire un nouveau remède, nous nous arrêtons sur plusieurs épisodes d’expérimentation humaine, relatifs à la syphilis et à ces traitements curatifs, qui, pour utiliser un euphémisme, ont dérogé, aux règles éthiques et morales que se donnent de longues dates la profession médicale. Dans ce cas, il nous revient de compliquer ces histoires et notamment de remettre en question l’idée selon laquelle les expérimentations problématiques relèveraient du passé en mobilisant un certain nombre d’affaires contemporaines et en insistant sur le caractère structurellement “problématique” l’organisation de l’innovation thérapeutique.

4. Fonctions et effets des versions de l’histoire de la médecine

Ces éléments analysés, différents éléments du récit général développé dans le film nous apparaissent plus clairement en même temps que ses limites et sa critique historiographique. Il s’agit finalement ici d’exposer la version caricaturale et pourtant relativement ordinaire du type d’histoires dans lequel les sciences et les technologies sont prises. Il est important ici d’insister et de faire sentir aux étudiants ce caractère caricatural et pourtant si “commun” de ce type de récit historique : une histoire classique du progrès technologique et scientifique et de l’amélioration de la vie humaine et en société conséquente.

Puis d’interroger avec eux les raisons, tout du moins les effets de tels récits : légitimation de la pratique du praticien, valorisation de l’activité scientifique, attestation et légitimation de l’autorité politique des savoirs et des professionnels enrôlés, justification et disqualification d’autres pratiques, invisibilisation des aspects problématiques, configuration d’une temporalité toute tendue vers les progrès à venir et justifiant les « erreurs du passé  » (la flèche du temps).

L’ensemble de ces points est discuté, problématisé et critiqué à partir des éléments précédemment évoqués, mais aussi à partir d’une lecture/discussion commune d’un clip de la campagne française de lutte contre le sida de 2007.