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'''La dernière heure de l'expérience'''
 
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Un carton sur lequel défile en boucle, avec la même typo anguleuse que celle du générique, le message : "Document..." Une voix féminine en commentaire : "Nous suivons ici la dernière heure d'une expérience qui dure depuis quatre heures". Plan resserré sur une bouteille de Perrier vide, un flacon et des verres posés sur une table basse (les instruments qui ont accompagné la prise?), léger panoramique heurté (sans pied) qui laisse voir les jambes d'un homme avec un câble qui court le long de sa jambe de droite, sans doute un opérateur, puis un pan de mur d'appartement haussmannien (plinthe et porte aux panneaux haussmanniens), et qui rejoint une jeune femme assise dans un fauteuil. Brune et mince, vêtue d'une robe élégante, sombre, au col roulé et qui s'arrête à la moitié de ses cuisses, d'une coupe à la mode, elle se tient blottie, les bras croisés, une de ses mains tenant une cigarette. Un sourire étrange flotte sur son visage. Ce doit être Hélène. Cut. A côté d'un tableau de rue parisienne (Utrillo?), un homme debout, barbu, silhouette mince, fume en regardant devant lui avec un air songeur. Ce doit être Jean. Gros plan sur un autre tableau, nature morte sur fond noir, un assortiment de coquillages. Une voix étrange, difficile à identifier, prononce des bouts de phrases : "le reflet... cette conque... dessous, un précipice... on a envie de... " La caméra dézoom, rezoom de manière brutale sur le tableau, comme si l'opérateur était en train de la régler. Très gros plan sur le profil de la jeune fille, lèvres charnues et nez anguleux. Son regard amusé, interrogateur, à l'expressivité fixe soulignée par un adroit trait de khôle qui accentue sa ressemblance avec les représentations des reines égyptiennes. Toujours en très gros plan, sans transition, ses yeux et son nez au moment où elle passe un main sur son visage pour exprimer un léger étourdissement. "Je voudrais qu'il n'y ait personne, murmure-t-elle sans hostilité, je voudrait être toute seule". La bouche n'est pas dans le cadre mais tous ses traits expriment une sorte de doux ravissement. Commentaire, toujours par la voix féminine qui reprend les intonations neutres et la diction plombée des répliques d'héroïne durassienne : "Hélène est la première à éprouver les effets du LSD. Elle a eu chaud, elle a eu froid. Elle a senti sa nuque s'alourdir, ses joues se durcir. Elle se plaignait..." Ces observations précises indiquent que les réactions de Hélène ont été verbalisées et consignées. Plan général sur Hélène et Jean étendus, côte à côte, de part et d'autre du manteau blanc d'une cheminée, sans qu'aucune communication s'établisse entre l'un et l'autre. Puis la caméra resserre brusquement sur Hélène qui de nouveau passe sa main sur son visage comme pour effacer un excès de sourire. Par ses mouvements brusques et contrastés, l'opérateur semble guetter chez les deux "testés" des comportements significatifs, mais il s'intéresse surtout à Hélène qui, il est vrai, a une gestuelle et des expressions plus marquées. "Puis elle a vu le tapis grouiller de serpents, les murs se déformer, les visages se rétrécir autour d'elle." Sa respiration s'entend, accentuant sa présence à l'image alors qu'elle reste mutique. Gros plan sur Jean : "Jean, ensuite, a vu le plafond couler comme si le plâtre n'était pas pris. Puis il s'est cru au bord de la mer. C'était merveilleux, puis c'était la tempête." Jean se recroqueville sur le fauteuil dans lequel il s'est installé, adopte une position foetale. Retour sur Hélène, alors qu'il n'est plus question d'elle dans le commentaire, qui renverse sa tête en arrière, appuyant sa nuque au sommet du dossier. Une expression d'extase envahit son visage, comme si elle s'abandonnait enfin.
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Un carton sur lequel défile en boucle, avec la même typo anguleuse que celle du générique, le message : "Document..." Une voix féminine en commentaire : "Nous suivons ici la dernière heure d'une expérience qui dure depuis quatre heures". Plan resserré sur une bouteille de Perrier vide, un flacon et des verres posés sur une table basse (les instruments qui ont accompagné la prise?), léger panoramique heurté (sans pied) qui laisse voir les jambes d'un homme avec un câble qui court le long de sa jambe de droite, sans doute un opérateur, puis un pan de mur d'appartement haussmannien (plinthe et porte aux panneaux haussmanniens), et qui rejoint une jeune femme assise dans un fauteuil. Brune et mince, vêtue d'une robe noire élégante qui s'arrête à la moitié de ses cuisses, d'une coupe à la mode, elle se tient blottie, les bras croisés, une de ses mains tenant une cigarette. Un sourire étrange flotte sur son visage. Ce doit être Hélène. Cut. A côté d'un tableau de rue parisienne (Utrillo?), un homme debout, barbu, silhouette mince, fume en regardant devant lui avec un air songeur. Ce doit être Jean. Gros plan sur un autre tableau, nature morte sur fond noir, un assortiment de coquillages. Une voix étrange, difficile à identifier (la voix de Jean en léger accéléré?), prononce des bouts de phrases : "le reflet... cette conque... dessous, un précipice... on a envie de... " La caméra dézoom, rezoom de manière brutale sur le tableau, comme si l'opérateur était en train de la régler. Très gros plan sur le profil de la jeune fille, lèvres charnues et nez anguleux. Son regard amusé, interrogateur, à l'expressivité fixe soulignée par un adroit trait de khôle qui accentue sa ressemblance avec les représentations des reines égyptiennes. Toujours en très gros plan, sans transition, ses yeux et son nez au moment où elle passe un main sur son visage pour exprimer un léger étourdissement. "Je voudrais qu'il n'y ait personne, murmure-t-elle sans hostilité, je voudrait être toute seule". La bouche n'est pas dans le cadre mais tous ses traits expriment une sorte de doux ravissement. Commentaire, toujours par la voix féminine qui reprend les intonations neutres et la diction plombée des répliques d'héroïne durassienne : "Hélène est la première à éprouver les effets du LSD. Elle a eu chaud, elle a eu froid. Elle a senti sa nuque s'alourdir, ses joues se durcir. Elle se plaignait..." Ces observations précises indiquent que les réactions de Hélène ont été verbalisées et consignées. Plan général sur Hélène et Jean étendus, côte à côte, de part et d'autre du manteau blanc d'une cheminée, sans qu'aucune communication s'établisse entre l'un et l'autre. Puis la caméra resserre brusquement sur Hélène qui de nouveau passe sa main sur son visage comme pour effacer un excès de sourire. Par ses mouvements brusques et contrastés, l'opérateur semble guetter chez les deux "testés" des comportements significatifs, mais il s'intéresse surtout à Hélène qui, il est vrai, a une gestuelle et des expressions plus marquées. "Puis elle a vu le tapis grouiller de serpents, les murs se déformer, les visages se rétrécir autour d'elle." Sa respiration s'entend, accentuant sa présence à l'image alors qu'elle reste mutique. Gros plan sur Jean : "Jean, ensuite, a vu le plafond couler comme si le plâtre n'était pas pris. Puis il s'est cru au bord de la mer. C'était merveilleux, puis c'était la tempête." Jean se recroqueville sur le fauteuil dans lequel il s'est installé, adopte une position foetale. Retour sur Hélène, alors qu'il n'est plus question d'elle dans le commentaire, qui renverse sa tête en arrière, appuyant sa nuque au sommet du dossier. Une expression d'extase envahit son visage, comme si elle s'abandonnait enfin.
  
D'une manière générale, sur tout ce début de séquence, il est frappant de voir que la réalisation combine les registres du reportage, avec son filmage caméra à l'épaule qui s'ajuste au déroulement imprévisible de l'action et son commentaire qui le décrit ou le commente, et du cinéma expérimental avec des plans contemplatifs brusqués par des raccords brutaux et l'adoption régulière d'angles ou de valeurs de plans originaux. Nous pouvons penser à ce sujet au Cassavetes de ''Faces'' (1959) ou au Warhol des ''Screen Tests'' (1966) pour cette traque du visage, en tant que vecteur d'expression à déchiffrer et paysage à admirer. (05:01)
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D'une manière générale, sur tout ce début de séquence, il est frappant de voir que la réalisation combine les registres du reportage, avec son filmage caméra à l'épaule qui s'ajuste au déroulement imprévisible de l'action et son commentaire qui en décrit le décrit, et du cinéma expérimental avec des plans contemplatifs brusqués par des raccords brutaux et l'adoption régulière d'angles ou de valeurs de plans originaux. Nous pouvons penser à ce sujet au Cassavetes de ''Faces'' (1959) ou au Warhol des ''Screen Tests'' (1966) pour cette traque du visage, en tant que vecteur d'expression à déchiffrer et paysage à admirer.  
  
Le commentaire dit par la femme rappelle que, quatre heures plus tôt, Jean et Hélène ont ingéré un sucre imbibé de 250 millionième de gramme de LSD.
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Le commentaire dit par la femme rappelle que que, quatre heures plus tôt, Jean et Hélène ont ingéré un sucre imbibé de 250 millionième de gramme de LSD. Hélène éclate franchement de rire, Jean émet des grognements. "Maintenant, ils délirent chacun de son côté." Hélène se tient les tempes, reste silencieuse en regardant devant elle avec une expression apaisée. Jean sursaute : "Qu'est-ce qui grince à côté de moi?" Le commentaire explique qu'il fait allusion au magnétophone qui tourne. Sonnerie de téléphone, il dit qu'il va répondre, mais au plan suivant, il reste debout sans appareil. Les plans se succèdent sans aucun souci de raccords narratifs mais comme des notes d'observation mises bout à bout. Hélène le regarde, pour la première fois elle tient vraiment compte de sa présence;
 
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Revision as of 15:55, 16 December 2020

 

Le LSD


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Title Le LSD
Series Cinq colonnes à la une
Year of production 1966
Country of production France
Director(s) Igor Barrère
Duration 21 minutes
Format Parlant - Noir et blanc - 16 mm
Original language(s) French
Production companies ORTF
Commissioning body ORTF
Archive holder(s) INA
Warning: this record has not been reviewed yet and may be incomplete or inaccurate.

Main credits

(français)
journaliste : Philippe Gumbach, Michèle Manceaux ; présentation : Pierre Desgraupes

Content

Theme

(français)
Etude des effets hallucinatoires exercés par le LSD.

Main genre

Documentaire

Synopsis

(français)
Trois séquences :

- Par curiosité, et à titre d'expérience, Hélène, une jeune femme de 24 ans, et Jean, un homme de 43 ans, ont consenti à se laisser filmer après avoir absorbé sous contrôle médical, 250 microgrammes de LSD. Nous assistons aux réactions des deux sujets, à la crise qu'ils ont traversée.

- Interviewés quelques jours plus tard, ils nous font part de leurs impressions.

- Interview par Pierre Dumayet d'un neuropsychiatre qui compare les effets du LSD à ceux de l’héroïne ou de la

morphine.

Context

(français)
A propos des expérimentations des substances psychoactives

Dans les cercles artistiques et intellectuels d'après la Seconde Guerre Mondiale, un intérêt de plus en plus large se manifeste à propos des potentialités de ces substances pour élargir les voies de la perception, se rapprocher des souffrances psychiatriques, stimuler la création. Deux repères :

En 1954, Aldous Huxley a cherché, en s'essayant à la mescaline, à accéder à « une beauté plus intense, une signification plus profonde » que celles qui se rencontre dans la vie ordinaire. Il insiste tout autant sur son sentiment d’avoir perdu pied au moment de subir ses effets : « Je me retrouvais tout à coup au bord de la panique. J’eus soudain l’impression que l’affaire allait trop loin. » Egalement en1954, Henri Michaux s’adonne systématiquement aux drogues - mescaline surtout, mais aussi haschich, L.S.D., psylocibine. Ses expérimentations sont faites avec méthode, « accompagné par des psychiatres, selon des protocoles précis ».

Médias et drogues

La consommation de drogues illicites est un phénomène nouveau pour la France qui, depuis les années 1940, mis à part quelques opiomanes, ne connaît pas les drogues. L’alcool et le tabac règnent en maîtres absolus sur le champ des addictions. Si l’héroïne apparaît parfois dans l’actualité, c’est en raison de son trafic vers les Etats-Unis. La "French Connection" centrée à Marseille, importe l’opium d’Asie pour le transformer dans des laboratoires autour de Marseille et l’expédier outre-Atlantique. Elle s’est considérablement développée dans les années 1960. En 1970, elle fournit aux Etats-Unis près de 90% de son héroïne. L’affaire du "gang des décapotables", qui transportait l’héroïne de Paris à New York, fait l’objet en 1968 d’une saisie record de 112 kg d’héroïne par le célèbre commissaire Carrère. .

En avril 1966, Le Monde publie un dossier en trois épisodes portant sur les hallucinogènes, intitulé "les poisons de l’esprit". Cette enquête annoncée à la Une informe les Français sur "le drame qui se déroule depuis trois ans aux Etats-Unis et que nous commençons à connaître en France"1. En septembre de la même année, Le Crapouillot publie un numéro spécial LSD, "Une bombe atomique dans la tête", dans lequel sont croisés les points de vue les plus variés, de Timothy Leary à Maurice Papon en passant par François Mauriac. Y est aussi publié "Une visite en enfer", long texte de Jean Cau, prix Goncourt 1961. En octobre, des extraits de ce texte seront repris dans Paris Match sous le titre "J’accuse". L’introduction de cet article informe le lecteur qu’après "avoir fait des ravages aux Etats-Unis et en Angleterre, le LSD nous menace". Quelques mois plus tard, en février 1967, un petit revendeur de LSD est arrêté. La quantité est minime mais la saisie est historique puisque c’est la toute première sur le territoire français. Tous les journaux en parlent, y compris Le Monde, pourtant d’ordinaire peu enclin à traiter ce type de faits divers. Le 10 octobre, trois jeunes sont arrêtés, en possession cette fois de 4000 doses du même produit, ce qui fera aussi les gros titres. Parallèlement, les affaires de consommation de cannabis se multiplient : des lycéens, des étudiants, des jeunes travailleurs sont interpellés... En juillet, les sources reprises par l’ensemble des journaux font état de quelques milliers ou dizaines de milliers de "drogués". En août de cette même année, dans Le Parisien Libéré, toute affaire se rapportant à la drogue se voit affublée d’un bandeau "La drogue : menace n° 1 qui pèse sur le monde" et l’on ne se gêne plus pour interpeller les politiques afin que les peines liées au trafic soient à la hauteur du danger que représentent les drogues pour la société. Jusqu'en 1969, la recrudescence de la consommation de drogues concernait uniquement le cannabis et le LSD. Deux produits dont on connaissait mal les dangers et qu’un principe de précaution poussait certes à stigmatiser, mais deux produits qui n’entraînent finalement que des dépendances minimes et pas d’overdoses. Avec la diffusion de l’héroïne dont le fait divers d'une overdose survenue à Bandol est un évènement révélateur, la société est saisie d'une "panique morale".

Prévenir, accompagner, interdire

En 1970, la presse publie de nombreux témoignages de toxicomanes à l’héroïne, Robert Boulin, ministre de la Santé, ouvre avec son fils une association pour la prévention et le soin des toxicomanes, et Claude Olievenstein crée le centre Marmottan consacré aux soins aux toxicomanes, jusqu’alors pris en charge dans les services de psychiatrie. Devant les doutes, les hésitations des professionnels quant aux mesures à prendre, le gouvernement et les parlementaires élus au lendemain de 1968, ont ont voulu conforter l’opinion majoritaire par le message qu’on pouvait arrêter l’épidémie par une loi combinant la répression et l’incitation au traitement. Le drogué étant considéré comme "avant tout" ou "plutôt" un malade, ce qui sous-entend que c’est aussi un criminel qui menace l’ordre social. Loi de santé publique à connotation répressive, elle est adoptée en première lecture quasiment sans discussion, voit ses dispositions répressives majorées par le Sénat, puis est votée en seconde lecture le 10 décembre 1970.

La nouvelle loi place la toxicomanie dans "la lutte contre les fléaux sociaux" à côté de la tuberculose, les maladies vénériennes, le cancer, les maladies mentales et l’alcoolisme. Pas étonnant que sa dimension de salut public lui donne le privilège assez rare d’être votée à l’unanimité.

Cf. "Le paysage médiatique de la drogue" par Vincent Benso sur le site Santé-réduction des risques-usages de drogues.

Structuring elements of the film

  • Reporting footage  : Yes.
  • Set footage  : No.
  • Archival footage  : No.
  • Animated sequences  : No.
  • Intertitles  : No.
  • Host  : No.
  • Voice-over  : Yes.
  • Interview  : Yes.
  • Music and sound effects : No.
  • Images featured in other films : No.

How does the film direct the viewer’s attention?

(français)
L'émission propose au public d'assister à la retransmission d'une expérience filmée : la captation du comportement d'un homme et d'une femme sous l'emprise du LSD. Cette expérience de cinéma direct est toutefois encadrée, d'une part par Pierre Desgraupes qui se livre à un long préambule destiné à prévenir contre les méfaits des mésusages du LSD et à avertir des images choquantes que le film est susceptible de montrer ; d'autre part par le choix de ne montrer qu'une partie de l'expérience (un bout de la troisième bobine utilisée par le tournage qui a duré 3 heures). La réalisation de l'émission combine deux registres. Sa première et sa dernière partie sont traités comme des productions classiques en télévision : d'une part une présentation par le journaliste qui regarde la caméra et parle seul ; d'autre part, un entretien avec un expert de la question qui est filmé seul dans le champ sur écran noir. La partie centrale, elle, a un style différent, entre le reportage filmé sans pied, et le cinéma expérimental qui procède par plans contemplatifs et ruptures brutales dans les raccords.

How are health and medicine portrayed?

(français)

Broadcasting and reception

Where is the film screened?

(français)
télévision française, 1ère chaîne, diffusion du sujet à 20h53

Presentations and events associated with the film

(français)

Audience

(français)
tout public

Local, national, or international audience

National

Description

(français)
Présentation par Pierre Desgraupes d'"une expérience exceptionnelle"

Pierre Desgraupes en plateau, regard caméra pour annoncer le sujet. Derrière lui, le mur est couvert par un photomontage composé de découpages dans des photogrammes du sujet qui va être montré. Ces images montrent la même personne : une jeune femme dans diverses attitudes équivoques d'abandon ou d'extase qui contrastent de manière frappante avec l'expression recueillie, voire contrite du journaliste qui parait devoir annoncer un décès ou un accident. Il informe le téléspectateur qu'il va assister à une "expérience très exceptionnelle", dont Philippe Grumbach, le réalisateur, a réservé la diffusion à l'émission CInq colonnes à la Une. L'expérience télévisuelle consiste à filmer en direct un homme et une femme - "comme vous et moi", précise Desgraupes, ce dont il ne paraît pas tout à fait convaincu - auxquels on administré, avec leur concours, "une drogue psycho-pharmaceutique qui a fait couler beaucoup d'encre ces temps derniers aux Etats-Unis et même en Europe : le fameux L-S-D. ( il détache les trois lettres, montrant que ce terme n'est pas encore employé couramment )." Desgraupes explique qu'il s'agit d'une drogue de synthèse "fabriquée normalement, dans des grands laboratoires pharmaceutiques" employée par des psychiatres pour créer " à volonté et sans en perdre le contrôle de véritables psychoses artificielles ". Cette démarche de psychiatres que Desgraupes évoque poursuit celle que d'autres psychiatres avaient entreprise en collaborant avec Henri Michaux. Lui aussi estimait que l'expérimentation des drogues permet d'approcher de certaines réalités psychiatriques (voir à ce sujet le film d'Eric Duvivier sur Medfilm, "Images du monde visionnaire").

Degraupes, qui ne cesse de baisser les yeux vers ses pompes restées hors champ, ajoute que la circulation de ce "médicament" a échappé au contrôle des médecins pour un usage détourné. "Comme la morphine, comme l'héroïne, comme la cocaïne, le LSD, en Amérique surtout, est passé rapidement de l'état de médicament à l'état de drogue." D'après les psychiatres américains, poursuit Desgraupes, un million d'habitants aux Etats-Unis ont consommé du LSD pour ouvrir "la porte du paradis artificiel." Les ravages causés par cette consommation ont alarmé les pouvoirs publics en France qui, "peut-être l'avez-vous appris par vos journaux", ont décidé d'en interdire la vente en France. Desgraupes évoque le trafic clandestin qui s'est dès lors constitué, d'autant plus dangereux que la fabrication de produits qu'il initie "échappe à tout contrôle médical et pharmaceutique." Il enchaîne par une justification douteuse destinée à prévenir le scandale dont la séquence à suivre pourrait faire l'objet : " C'est un peu pour dénoncer, avec l'ensemble des psychiatres français, que Cinq colonnes va vous présenter ce soir ce document qui, vous le verrez, est parfois difficile à regarder, et ne ressemble en tous cas, à aucun autre." Il met en jeu Jean et Hélène qui ont absorbé un quart de milligramme. La crise hallucinatoire dont ils ont été l'objet a duré six heures. "Trois bobines de films ont été enregistrés pendant cette expérience, c'est la dernière que nous vous présentons ce soir. Au moment où le film commence, Jean et Hélène abordent le troisième tiers de leur voyage." Pendant que Desgraupes range ses lunettes qu'il n'a jamais chaussées mais jamais non plus cessé de triturer, dézoom qui permet de faire ré-apparaître une des images du décor de fond, avec un visage de jeune femme renversée, extasiée. (03:26)

La dernière heure de l'expérience

Un carton sur lequel défile en boucle, avec la même typo anguleuse que celle du générique, le message : "Document..." Une voix féminine en commentaire : "Nous suivons ici la dernière heure d'une expérience qui dure depuis quatre heures". Plan resserré sur une bouteille de Perrier vide, un flacon et des verres posés sur une table basse (les instruments qui ont accompagné la prise?), léger panoramique heurté (sans pied) qui laisse voir les jambes d'un homme avec un câble qui court le long de sa jambe de droite, sans doute un opérateur, puis un pan de mur d'appartement haussmannien (plinthe et porte aux panneaux haussmanniens), et qui rejoint une jeune femme assise dans un fauteuil. Brune et mince, vêtue d'une robe noire élégante qui s'arrête à la moitié de ses cuisses, d'une coupe à la mode, elle se tient blottie, les bras croisés, une de ses mains tenant une cigarette. Un sourire étrange flotte sur son visage. Ce doit être Hélène. Cut. A côté d'un tableau de rue parisienne (Utrillo?), un homme debout, barbu, silhouette mince, fume en regardant devant lui avec un air songeur. Ce doit être Jean. Gros plan sur un autre tableau, nature morte sur fond noir, un assortiment de coquillages. Une voix étrange, difficile à identifier (la voix de Jean en léger accéléré?), prononce des bouts de phrases : "le reflet... cette conque... dessous, un précipice... on a envie de... " La caméra dézoom, rezoom de manière brutale sur le tableau, comme si l'opérateur était en train de la régler. Très gros plan sur le profil de la jeune fille, lèvres charnues et nez anguleux. Son regard amusé, interrogateur, à l'expressivité fixe soulignée par un adroit trait de khôle qui accentue sa ressemblance avec les représentations des reines égyptiennes. Toujours en très gros plan, sans transition, ses yeux et son nez au moment où elle passe un main sur son visage pour exprimer un léger étourdissement. "Je voudrais qu'il n'y ait personne, murmure-t-elle sans hostilité, je voudrait être toute seule". La bouche n'est pas dans le cadre mais tous ses traits expriment une sorte de doux ravissement. Commentaire, toujours par la voix féminine qui reprend les intonations neutres et la diction plombée des répliques d'héroïne durassienne : "Hélène est la première à éprouver les effets du LSD. Elle a eu chaud, elle a eu froid. Elle a senti sa nuque s'alourdir, ses joues se durcir. Elle se plaignait..." Ces observations précises indiquent que les réactions de Hélène ont été verbalisées et consignées. Plan général sur Hélène et Jean étendus, côte à côte, de part et d'autre du manteau blanc d'une cheminée, sans qu'aucune communication s'établisse entre l'un et l'autre. Puis la caméra resserre brusquement sur Hélène qui de nouveau passe sa main sur son visage comme pour effacer un excès de sourire. Par ses mouvements brusques et contrastés, l'opérateur semble guetter chez les deux "testés" des comportements significatifs, mais il s'intéresse surtout à Hélène qui, il est vrai, a une gestuelle et des expressions plus marquées. "Puis elle a vu le tapis grouiller de serpents, les murs se déformer, les visages se rétrécir autour d'elle." Sa respiration s'entend, accentuant sa présence à l'image alors qu'elle reste mutique. Gros plan sur Jean : "Jean, ensuite, a vu le plafond couler comme si le plâtre n'était pas pris. Puis il s'est cru au bord de la mer. C'était merveilleux, puis c'était la tempête." Jean se recroqueville sur le fauteuil dans lequel il s'est installé, adopte une position foetale. Retour sur Hélène, alors qu'il n'est plus question d'elle dans le commentaire, qui renverse sa tête en arrière, appuyant sa nuque au sommet du dossier. Une expression d'extase envahit son visage, comme si elle s'abandonnait enfin.

D'une manière générale, sur tout ce début de séquence, il est frappant de voir que la réalisation combine les registres du reportage, avec son filmage caméra à l'épaule qui s'ajuste au déroulement imprévisible de l'action et son commentaire qui en décrit le décrit, et du cinéma expérimental avec des plans contemplatifs brusqués par des raccords brutaux et l'adoption régulière d'angles ou de valeurs de plans originaux. Nous pouvons penser à ce sujet au Cassavetes de Faces (1959) ou au Warhol des Screen Tests (1966) pour cette traque du visage, en tant que vecteur d'expression à déchiffrer et paysage à admirer.

Le commentaire dit par la femme rappelle que que, quatre heures plus tôt, Jean et Hélène ont ingéré un sucre imbibé de 250 millionième de gramme de LSD. Hélène éclate franchement de rire, Jean émet des grognements. "Maintenant, ils délirent chacun de son côté." Hélène se tient les tempes, reste silencieuse en regardant devant elle avec une expression apaisée. Jean sursaute : "Qu'est-ce qui grince à côté de moi?" Le commentaire explique qu'il fait allusion au magnétophone qui tourne. Sonnerie de téléphone, il dit qu'il va répondre, mais au plan suivant, il reste debout sans appareil. Les plans se succèdent sans aucun souci de raccords narratifs mais comme des notes d'observation mises bout à bout. Hélène le regarde, pour la première fois elle tient vraiment compte de sa présence;

Supplementary notes

(français)
Le sommaire de l'émission Cinq colonnes à la Une diffusé le 07 octobre 1966 à 20h35 :

Naissance d'un village : Carnoux

Film de Georges Brassens

Le Bac : 50% recalés

Livre blanc de Cinq colonnes : le Japon

Le LSD

Les Provos

References and external documents

(français)


Contributors

  • Record written by : Joël Danet


Erc-logo.png Cette fiche a été rédigée et/ou traduite dans le cadre du projet BodyCapital, financé par l'European Research Council (ERC) et le programme de l'Union européenne pour la recherche et l'innovation Horizon 2020 (grant agreement No 694817).